• Un film magnifique et envoutant.
    Albert G. Nigrin, directeur du festival international du New Jersey (USA)
  • Un film-poème sur la ville et la nuit.
    Sonia Médina, distributrice
  •  Un jaillissement dans le paysage tristounet des sorties-salle
    qui
    sonne comme un coup de tonnerre.
    Vincent Dieutre, cinéaste
  • Une lecture sensible et sensuelle de l'urbain.
    Catherine Espinasse, psycho-sociologue et écrivain
  • La réinvention douloureuse de la complexité du monde, la cartographie ouverte
    des embranchements, des bifurcations, des connexions qu’elle recèle.
    Jean-Michel Frodon, critique de cinéma
  • Touchant, vibrant et âpre : un film qui ne s'oublie pas.
    Florence Colombani, critique de cinéma et écrivain
  • Un des plus beaux films jamais réalisés sur la solitude urbaine. Poignant.
    Danielle Arbid
  • Une matière labile, fluide, glisse entre les doigts à l'instar de la vie elle-même.
    Jean-Baptiste Chantoiseau, critique d'art et écrivain
  • Un feu d'artifice d'images plus intenses les unes que les autres.
    Yves Citton, philosophe et professeur de littérature française
  • On sent une ville qui respire, elle vit, elle souffle, c'est un être vivant.
    Jean-François Cavro, portraitiste sonores des villes
  • La ville au cinéma est rarement interpellée de cette manière.
    Thierry Paquot, philosophe

ils en parlent

Christophe Hanna, auteur, membre de la cellule éditoriale Questions Théoriques

Les réels possibles”

Chère Vivianne,

Bien souvent quand les spectateurs sortent de la salle après avoir vu votre film, ils en soulignent le caractère “poétique”. Ils disent, “il y a quelque chose de poétique dans ces images”, cela pour louer le film car “poétique” dans leur bouche est le plus souvent valorisant. “Poétique” est quelque chose qu’ils viennent chercher chez vous, qu’ils cherchent peut-être dans la vie.
Mais que veulent-ils signifier par là, je veux dire, non pas en général, mais dans le cas précis de votre film ?

Vous-même, avant la projection, vous avertissez : “j’ai composé ce film comme un poème, alors soyez patients, soyez prêts à vous perdre”, présupposant que ce n’est peut-être pas très fréquent qu’un film soit ainsi composé et que cela peut-être déroutant. “Poétique”, “comme un poème”. Ce sont ces expressions qui m’intéressent à propos de votre film et au sujet desquelles je voudrais dire quelques mots.

Une amie à qui j’avais parlé du Vertige des possibles, m’a écrit ceci, après la séance du 20 juillet. Je cite texto :

J’ai vu une aérogare en percevant la mer, entendu un avion décoller comme si l’orage grondait, et comme preuve de ce que j’avance des oiseaux qui lient les deux univers
Un cahier Mondrian
Une lèvre creusée parfaitement dans la droite ligne de la fermeture éclair
Un pull vert d’eau une limonade et un soleil sur carafe, composition comme tant d’autres parfaites
Les touches du clavier-harmonium
Un escalator rose le 13 un œil-poule une fenêtre sur cour un éclat de lumière comme un verre soufflé à Venise
Des draps comme des orgues basaltiques l’impératif d’anticiper
Mon quartier, le Floréal et peut-être bien la rue JP.Timbaud
Caillebotte (Pont de l’Europe et les étals de fruits)…

Quant à moi, je n’avais pas saisi cela de cette façon et moins encore dans toute cette variété. C’est la première raison pourquoi je recopie tels quels ses mots. L’autre raison, est que cette amie fait partie des spectateurs qui ont trouvé votre film “poétique”. Sa liste va me servir de point de départ pour ma réflexion.

M’en tenant strictement aux éléments qu’elle juxtapose, je comprends que par “poétique” on peut désigner certaines propriétés syntaxiques des poèmes : celles de rendre possibles, car significatifs, des rapprochements, des ancrages étrangers à l’usage habituel, reliant des éléments disséminés dans des mondes tenus séparés par la vie ordinaire.
“Poétique” / “composé comme un poème” égalent alors mettre au premier plan ces liaisons latérales et à cela subordonner les logiques du récit. On n’évite pas le récit, ce lien de nécessité entre un début et une fin, plutôt on fait en sorte qu’il devienne un espace disponible pour ces jonctions multiples. Alors le récit peut à la limite se faire oublier et transparaître à peine dans leur liste. C’est la première possibilité mais pas celle qui m’importe le plus.

Dans la rue, dans les métros, j’entends souvent employer le mot “poétique” avec une toute autre signification. J’entends par exemple des jeunes filles dire avec le ton adéquat : “j’ai rencontré hier soir un garçon qui était tellement poétique !”. Elles veulent signifier par là qu’elles ont alors vécu une expérience sociale ou sentimentale spéciale, survenue de façon inattendue et sans qu’on puisse trop dire, avec les mots courants, pourquoi ni comment. Personnellement, je pense que ces usages sont bien plus instructifs pour nous que ce qu’on peut dire du “poétique” à partir de l’espace des poèmes, ou en le ramenant à ce qu’on sait dire à propos de la poésie.
J’ai en effet dans l’idée que le “poétique”, au sens de cette qualité spéciale du genre d’expérience que je viens de mentionner, est quelque chose d’antérieur à la poésie (comme pratique, comme conventions, institution, mode de composition, etc.), que c’est quelque chose plus précieux que l’art (que vaudrait pour nous une oeuvre de poésie qui ne serait pas “poétique” en ce sens-là ?), et de plus concret, lié aux expériences que l’existence quotidienne peut nous réserver, pas seulement aux expériences esthétiques.

Je pense, Vivianne, que de votre film on peut dire qu’il est “poétique” un peu comme on le dit d’une personne spéciale qu’on rencontre ou d’une situation dont on éprouve l’ambiance inattendue. Dans ce cas, il ne le serait pas plus à cause sa de composition, qu’à cause des circonstances dans lesquelles il a été projeté, de sa manière bien à lui d’interagir avec les circonstances de sa projection.
Je sais bien que vous écrivant cela, je risque d’être perçu comme un individu chichiteux et régressif, une sorte de Monsieur Bovary cherchant à défendre la poésie des couchers de soleil, et se complaisant à parler d’indéfinissable ou d’ineffable. Comme je souhaite vraiment éviter cela, je vais essayer de poursuive.

Le philosophe et logicien David Lewis soutenait naguère que, bien qu’il existe une quantité infinie de mondes possibles tous aussi “concrets” que le nôtre, un seul cependant constitue celui que nous considérons comme notre monde “réel”. Ce dernier n’est pas réel pour des raisons que nous pourrions expliciter ou configurer en définition. Notre monde réel est réel parce que nous le désignons tel. “Réel”, explique Lewis, fonctionne comme un signe indexical, en cela c’est un terme comparable à ce qu’on appelle en linguistique les déictiques : des mots comme “ici”, “maintenant”, “là-bas”, “moi”, “tu”, qui nous permettent de saisir par l’esprit des éléments de notre situation d’énonciation à partir de celle-ci. “ici”, “maintenant”, “je” ne peuvent pas recevoir de définition comme les mots “table”, “chaise”, “poème”, “film” mais ils fonctionnent généralement très bien comme désignateurs (spatiaux, temporels…) dans une situation d’énonciation donnée : chacun de nous a acquis, on ne sait trop comment, la compétence nécessaire pour les utiliser, c’est-à-dire les comprendre et se faire comprendre en les prononçant. Ce serait en gros la même chose pour le qualificatif “réel” chez Lewis. “Réel” nous permet de saisir notre monde réel à partir du point où on en parle, et de le distinguer des autres mondes, par exemple les mondes fantasmatiques que nous montrent les publicités, les mondes passés que font ressurgir les rencontres inopinées avec d’anciens amants.

Mon avis est qu’il en va de même pour “poétique”. Je pense en effet que ce terme-là n’est pas seulement un concept flou, vague, ou essentiellement contesté, comme peuvent l’être “poésie”, “art”, “justice” lesquels, on le sait bien, posent aussi des problèmes de définition. Mais ceux-ci peuvent au moins déclencher d’assez stimulantes querelles définitionnelles, ce qui n’est jamais le cas de l’adjectif “poétique” pour lequel de telles polémiques sembleraient futiles, oiseuses ou comiques. Mon idée est donc que “poétique”, dans nos usages, fonctionne comme “tu”, “ici”, “demain”, “réel” (selon Lewis), autrement dit comme un déictique, un signe indexical, un pur désignateur lié à une compétence particulière que nous avons acquise en devenant capable de communiquer.

Par exemple, l’usage de “ici”/”là est lié à la compétence de saisir la proximité et l’éloignement relatif des choses autour de nous, locuteurs, celui de “nous” est déterminé par la possibilité de reconnaître et de fédérer un groupe autour de l’énonciateur, celui de “tu”/”toi” à l’aptitude à reconnaître et viser précisément la personne à qui je m’adresse, etc. Comme on voit, il s’agit là de compétences expressives de base. Pourtant, elles peuvent manquer à plusieurs d’entre nous ou venir à manquer après un accident cérébral par exemple, voire d’autres accidents moins graves ou plus banals.
Lors de ruptures sentimentales ou de fractures sociales et politiques, l’usage du “nous” est souvent affecté. On peut chercher à décrire plus ou moins finement chacune de ces compétences particulières associées à tel ou tel déictique, on peut aussi tenter de comprendre ce qui en perturbe l’usage : ce serait une manière possible de caractériser ces termes à défaut de pourvoir les définir.

Mais alors si “poétique” est un lui aussi un signe indexical, une sorte de déictique, quelle aptitude particulière peut-on lui associer ?
A chaque fois que j’entends les gens faire usage de cet adjectif, je constate qu’ils l’utilisent pour distinguer, dans la masse des faits qui leur arrivent, ceux qui leur semblent non seulement inédits mais aussi intentionnels ou du moins liés à l’ordre d’une culture ou d’une forme de vie particulière : une possibilité inédite de l’ordre de l’humain. Par exemple, l’allure bizarre du garçon ou de la passante inconnue, l’organisation étrange de la situation.

On ne qualifiera pas de “poétique” (dans les circonstances que j’évoque) un événement vraiment hasardeux comme une victoire au loto, un fait “purement” naturel, ni un événement entièrement prévisible, comme une journée de bureau, ou encore une action qui n’est la conséquence d’aucune manière de vivre singulière.
Poétique” est donc l’outil verbal qui nous permet de découper dans le flux des faits qui surviennent dans notre présent réel ceux que nous voulons désigner à la fois comme inédits et susceptibles d’être rattachés à des intentions, éthiques ou politiques.
Lorsque nous disons d’un film qu’il est “poétique”, c’est, je crois, qu’il active plus qu’à l’accoutumée cette aptitude langagière ordinair